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L’abandon de la centralité du sujet constitué

Donatien Grau

Une vie en philologie

Veröffentlicht am 16.07.2021

Une légende ferait des philologues des figures inadaptées à notre présent : des personnes vieillies dans les manuscrits, sans contact avec le monde extérieur, débattant entre elles de telle leçon du papyrus alpha ou du codex gamma. Ces créatures seraient perdues dans les livres comme dans leur tête, et en un mot : dysfonctionnelles. Elles seraient aussi disjointes des appels du présent, derniers défenseurs d’une spécialité qui se pratiquait entre gentlemen de haute lignée à Oxford ou Cambridge, doctes professeurs allemands à barbe et moustache, ou combattants de l’égalité républicaine, tous convaincus que la centralité de leur pratique n’avait d’égale que la centralité de la culture occidentale.

Cette philologie de la certitude parmi les incertitudes, ouvertement déliée de la vie contemporaine, sous tous ses aspects, existe certes; mais elle n’est, aussi, que le reflet d’une pratique et d’une pensée bien plus larges. La philologie la plus consciente, la plus aiguë, comme l’histoire, sait qu’elle existe au présent, et son questionnement du texte repose aussi sur l’interrogation de ses propres conditions d’existence. C’est une philologie à la fois concentrée et reliée : celle que pratiquent, toutes et tous de manière différente, nombre d’analystes aussi bien des textes que de leur temps, opérant un va et vient entre la matérialité textuelle et une forme, non pas d’abstraction, mais d’oscillation d’un texte à l’autre, d’une matière à l’autre. La philologie repose sur la matière de son étude, mais aussi sur la comparaison, cette synkrisis qui était au cœur de la méthode des anciens. La synkrisis s’opère entre deux textes, entre un texte et une image, et peut donc s’opérer entre d’autres matériaux, entre la vie du texte et la vie tout court. La philologie n’est peut-être rien d’autre qu’un mécanisme de synkrisis continu, établissant des chaînes de sens tout du long. La séparation entre vie textuelle et vie extérieure, est une illusion, et le principe même de la philologie est de produire une continuité. Pour des exemples d’existences séparées, on peut en trouver bien d’autres d’existences intégrées. Guillaume Budé, exemple célèbre de son De Philologia, décrit celle-ci comme un objet d’amour supérieur à l’amour érotique, supérieur même à l’amour dû au souverain. Aimer la Philologie qui est-elle même amour du discours, c’est aimer suprêmement l’existence.

Salomon Reinach, le grand historien et archéologue de l’Antiquité grecque, éditeur de textes classiques qu’il contribua souvent à découvrir, fut aussi le proche ami de Liane de Pougy, la courtisane...

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Donatien Grau

Donatien Grau

ist derzeit Kurator am Musée d’Orsay, Paris, und Vorsitzender der Association Pierre Guyotat. Er ist Herausgeber und Autor mehrerer Bücher. Zuletzt erschien sein Buch über Leben und Werk Azzedine Alaïas (Actes Sud, 2020) und Living Museums. Conversations with Leading Museum Directors (Hatje Cantz, 2020).
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